Itinéraire de tournée 3 – L’aventure Cappadocienne

C’est quasiment sur un coup de tête, que nous décidons un après-midi de quitter la belle et trop pleine Istanbul. Après 2 semaines dans le désert, le choc est assez brutal et l’envie de grand air se fait déjà ressentir au bout de quelques jours… Quelques recherches sur internet, le goût de l’aventure et nous voilà partis dans un bus de nuit pour une douzaine d’heures de route. Nous étant Alexie (camarade d’école, retardataire vegan, « mât-chiniste », voltigeuse et contorsionniste), Gabrielle (magicienne des lumières, passionnée d’équitation et qui fait des glissades en scooter) et moi (clown en standby, aventurier réservé, écouteur et conteur néophyte).

Nous partons de nuit dans le stress de manquer le bus à cause du trafic, des klaxons et d’un chauffeur de taxi qui s’arrête tous les 20 mètres pour demander son chemin. Nous arrivons au petit matin dans le village d’Avanos en plein cœur de la Cappadoce, au milieu de montagnes, de cités troglodytes et d’autres merveilles géologiques. Nous prenons un thé, accueillis par un turc au français accentué d’une hospitalité bienveillante. Nous nous promenons dans le village, découvrant le marché et tous ses produits locaux, notamment le Pekmez une douceur au raisin qui coule dans notre gorge comme du miel frais. Après un passage en navette au cœur de musées en plein air, nous arrivons à Ürgüp où nous rejoignons Cem (prononcez « Jem »), qui va nous héberger pour deux nuits. Ce n’est pas la première fois que je fais du couchsurfing, mais je me laisse encore surprendre par cette expérience communautaire (celle-ci précisément étant une de mes meilleures à date !) Nous sommes accueillis très simplement par ce jeune homme de 35 ans qui paraît un peu timide aux premiers abords. Nous soupons avec lui sur sa terrasse avec vue sur une montagne percée de caves. On pourrait même imaginer une tête de chef indien se dessiner sur les contours des roches illuminées par les caves-hôtels. La soirée est excellente !

Nous nous réveillons tôt (10h) pour partir explorer la région munis de nos scooters loués la veille. Nous partons un peu au hasard, dans une direction qui nous appelait depuis la terrasse de chez Cem. Quelques kilomètres après la sortie du village, nous sommes déjà dans un autre paysage. Une vallée nous suit sur la droite. Elle est sinueuse, profonde et riche de majestueuses cheminées de fées. Le paysage est presque crémeux, d’un mélange de blanc, de beige, de rosé et aussi tranchant, à cause des forces qui ont brassée la roche, puis de l’érosion et l’homme qui l’ont sculpté. Finalement, après avoir sauvé une tortue d’une mort probable, nous trouvons l’entrée d’une vallée et nous laissons nos scooters sur le bord de la route. Nous descendons dans des caves creusées par l’homme il y a des centaines d’années, d’abord timidement, puis tels des aventuriers de l’Arche perdue ! C’est impressionnant tous ces trous dans la roche, ces salles où on peut deviner des couchages, des lieux de cultes et même des tombes. Les salles sont reliés par des tunnels plus ou moins étroits, certains sont mêmes verticaux et permettent d’accéder à des niveaux supérieurs. En moi, la peur est palpable. J’ai cette claustrophobie des lieux exigus, entourés d’une masse colossale, imprévisible et noble. J’ai d’abord de l’appréhension à me faufiler dans ces trous de souris turques. Je m’y engage à reculons, le palpitant exhibant mes sueurs froides. Peu à peu, je me calme ou au contraire je m’excite. À chaque nouvelle pièce découverte naît en moi l’envie d’aller plus loin, plus haut, plus profond. Au diable la peur, je préfère vivre avec que la combattre. Pas de regrets. Une fois arrivé en haut, nous découvrons un paysage plongeant. Le fossé s’est creusé entre nous et la terre ferme et nous surplombant maintenant quasiment la vallée. Au loin, nous apercevons des touristes chinois en sandales, vêtements d’un blanc léger et identifiés, et téléphone-périscope vissé devant leurs lunettes à un bras, qui restent sur les sentiers battues. Dommage. Tant mieux !

Nous sommes les rois de la montagne ! Nous avons pris cette forteresse ancestrale et nous la garderons pour nous dans un coin de notre tête. En nous subsistent des questions mais aussi et surtout de l’admiration envers ces hommes d’autrefois qui pour se cacher des envahisseurs ont eu la force de creuser ces abris, d’y habiter et de leur donner une âme qui existe encore aujourd’hui au cœur des vallées de la Cappadoce.

Nous débouchons à des kilomètres de là dans une ville souterraine. À peu prêt la même chose que notre bout de montagne mais en bien plus profond et labyrinthique. Elle est illuminée pour les mêmes touristes croisés précédemment. Les plus téméraires quand à eux peuvent se perdre plus profondément dans des couloirs sombres et exponentiellement de plus en plus petits. Je cours courbé sous des voutes faites à la main. Je glisse, tombe à cause de la poussière de roche, me relève, saute dans un trou, ressort plus loin. J’évite les vagues de touristes, me cache dans des recoins pour les effrayer, pince des cuisses à travers des petits trous. Je me perds, retrouve mes amies, repart en courant à la recherche d’une porte en pierre en forme de beignet. Je n’ai plus peur, je suis un enfant qui joue.

Je retrouve Alexie chez un vendeur de tapis volants. Nous en essayons quelques uns, puis reprenons finalement la route en scooter parce que c’est moins oldschool ! Nous traversons des vallées toujours entourées de ces mêmes beaux paysages au passé volcanique. Nous passons quelques villages agricoles, des familles sont assises en groupe au bord des routes et creusent des courges à la recherche de leur graines délicieuses une fois grillées. Décidément, ces gens tiennent de leurs ancêtres. Nous passons des côteaux qui accouchent tant de champs que de vignes et qui sont eux aussi creusés pour accueillir dans des hangars les fruits de leur terre.

Tout à coup, je perds le contrôle du scooter. J’essaye de le maintenir tant bien que mal et me dirige sur le bas côté. Le pneu arrière est crevé de deux fentes parallèles de 1 cm de long. On aurait peut-être dû garder les tapis volants. Nous sommes au milieu de nulle part mais il y a une entreprise qui apparaît un peu plus loin. Gabrielle prend les devants avec son scooter, je pousse le mien et Alexie marche 20 mètres derrière moi. Après une heure et demi d’attente et de discussion en langage des signes avec un jeune turc et un mécanicien aux bras bitumeux, après quelques acrobaties pour passer le temps et un jeu de pendu sur le sol sablonneux, nous reprenons la route. 10 kilomètres, nous arrivons à la grande ville la plus proche, Nevşehir, et là, le pneu recrève et les 50 liras de réparation s’envolent avec notre patience… C’est finalement 2 heures plus tard que nous sommes reconduits à Avanos par la compagnie de location. Là, nous laissons Gabrielle qui s’en va le lendemain dans un trek à cheval, tandis que nous reprenons la route d’Ürgüp pour rejoindre notre hôte Cem après cette journée mouvementée.

Je pense que c’est là qu’a commencé la réelle aventure. Celle qui valait le déplacement, les plus de 700 kilomètres et 12 heures de bus, et le hasard des rencontres. Une aventure brève, simple et humaine. Cem nous a dit qu’il aimerait nous emmener rencontrer des amis à lui dans une vallée. Il faisait nuit, on allait se rendre là bas en taxi, puis à pieds et dormir sur place sans savoir trop comment…. L’inquiétude a commencé à monter quand Cem nous a dit que la vallée était hantée et que des films d’horreur turcs avaient été tournés là-bas. Nous marchions à la lueur des torches en descendant la vallée et s’enfonçant dans l’inconnu. C’est là que nous l’avons trouvé, le camp de Charlot et Yilmaz. Deux êtres vivants de peu de choses, deux artisans du réel façonnant leur vie loin du superficiel et de la consommation, deux artistes habitants un rocher creusé dans un coin de vallée. Ils ont l’air sans âge. Charlot est hollandaise. Elle est malade ce soir et reste au chaud allongée dans une couverture. Yilmaz est turc. Il nous allume un feu et prépare un barbecue. Ils nous racontent leurs histoires, leur amour, leur art, certains souvenirs. Yilmaz avec peu de mots d’anglais mais des gestes tellement signifiant nous parle de la vie, celle qu’il a, celle que tout le monde devrait peut-être partager. L’importance du temps présent, des idées, de l’amitié, du partage, des rencontres. Je bois ses paroles. Je suis un enfant à qui on raconte une histoire. J’écoute le conteur philosophe sous ma couverture et pendant les silences, mon esprit vagabonde vers mes amis et ceux que j’aime. Je me laisse aller à la soirée, j’essaye d’en absorber chaque instant. Je sens du changement au fond de moi.

Après un détour dans une église troglodyte ou nous chantons puis célébrons Yilmaz qui danse, nous allons nous coucher dans leur maison creusée à la main. Le ciel est clair et les étoiles brillent. La lune pointe du nez et auréole de sa pale clarté les contours sinueux des vagues de pierre. Je suis heureux.

L’histoire est bientôt terminée. Le réveil est paisible et le soleil inonde la Cappadoce. Cem nous embarque dans une dernière randonnée avant le départ. Nous passons par des tunnels sous la roche, croisons encore d’autres cavernes et grottes qui semblent inaccessibles. Nous marchons en cueillant des pommes et des noix pour garder des forces. Après une vallée, nous en découvrant une autre, puis une autre. Nous nous arrêtons quelques fois pour profiter de l’architecture naturelle et sensationnelle des lieux. Finalement, nous nous trouvons en haut de la montagne. J’aperçois au loin l’endroit où nous avons passé la nuit. Je suis chargé d’une énergie paisible et positive. Je me sens en paix. Il est presque venu le moment de partir mais nous prenons le temps de cuisiner puis diner ensemble une dernière fois. Cem me confie alors quelque chose de très important et très beau, une belle valeur qui lui est propre et que j’aimerais que plus de monde partage. Il m’a dit : «Il y a des gens qui aiment regarder la télé toute la journée, écouter de la musique, ou lire des livres. Ce que j’aime moi c’est accueillir des gens chez moi. C’est comme ça que j’apprends.» Merci Cem !

Alexie, Cem et moi, uen rencontre renversante !! ;o)

Alexie, Cem et moi, une rencontre renversante !! ;o)

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